FRIESEN, au Fil du Temps
Copyright © 2017 Madeleine hell-Kapfer
Les chemins secrets et les pierres parlantes du passé de Friesen
Aujourd’hui, notre petit village est un peu éloigné des grands axes entre les Vosges et le Jura. Mais ça n'a pas toujours été comme ça ! A la fin de l’époque romaine et au Moyen-Age, notre localité figurait sous le nom «Large» sur la carte du monde connue aux Romains qui s’étendait de l’ouest de l’Europe jusqu’en Asie centrale ! Cette carte impressionnante s’appelle «Table de Peutinger» et mesure presque 7 mètres !
Les traces de nos ancêtres, les Celtes
La surface du ban actuel de Friesen se trouvait au cœur du monde celtique, dans la région frontalière entre deux tribus : à l’est les Rauraques et à l’ouest les Séquanes.
Avant l’arrivée des Romains, il y a plus de 2000 ans, les Celtes avaient déjà un réseau de routes très bien développé. Le «Herrenweg» (à l’origine, signification en allemand « chemin des armées »),
(1) l’axe nord-sud le long de la vallée de la Largue entre le Jura et les Vosges, qui s’appelle aujourd’hui «rue des Seigneurs», existait déjà, très probablement. On dit que souvent les nouvelles routes romaines construites après la victoire des Romains ont emprunté d'anciens tracés celtes. Peut-être qu'ici, à Friesen, cela a été le cas partiellement aussi pour l’axe est-ouest.
Non loin de ce carrefour des anciennes routes
,(2) se trouvait un temple (3) qui existait déjà à l’époque celte et qui devient plus tard un temple de la nouvelle culture mixte gallo-romaine.
En 1964, R. Schweitzer a fouillé l’endroit bien connu sous le nom «Goldigberg». La légende d’une dame blanche entoure ce lieu ! Pour ceux qui souhaitent en savoir davantage, l’archéologue K. Gutmann, qui a trouvé le fort romain «Larga» en 1900 à côté de ce carrefour, raconte certaines de ces histoires dans le livre «Larga».
Merci à M. Y. Boeglin pour la mise à disposition de cette photo prise pendant les fouilles des murs du temple gallo-romain (3)
Le site gallo-romain « Larga »
S’il est passé par notre ancien carrefour, ou un peu plus vers le nord en 58 avant J. C., notre région a vu un « voyageur » bien connu de tous : Jules César. Il marchait avec son armée en à peine quelques jours, très probablement sur ces routes celtes, de Besançon (Vesontio, la capitale des Séquanes) jusqu’en Alsace pour régler un conflit avec Arioviste, le chef d’une armée germanique, qui voulait s’installer du côté gauche du Rhin.
César était victorieux et quelques décennies plus tard, les Romains sont arrivés chez nous. Maintenant, ils ont commencé à construire leur grande route militaire qui connectait le sud de la France et l’Italie avec la vallée du Rhin et la région romaine dans le sud de l’Allemagne ! Une route tellement bien construite qu’on peut aujourd'hui encore, en voir des traces, la pente bien conservée sous cette étroite ligne d’un petit bois qui protège ce lieu et qui est bien visible le long de la route départementale entre Friesen et Largitzen (4).                                                                                                                                
Intrigué par «Large» qui figurait sur la Carte des Etapes de CastoriusTableau Peutinger», probablement du IIIè siècle), station romaine située entre Mandeure (Epomanduodurum) et Kembs (Cambete), l’archéologue Karl Gutmann est venu visiter la Vallée de la Largue en 1898 et a procédé à des véritables études des alentours dans les années 1900/1901 et 1907. Les fouilles permirent de découvrir, en plus de la route romaine, des murs, des fondations, des débris de pots en céramique, des pièces de monnaie romaine.
Dans le fort (
4), il a trouvé un bâtiment avec bains entouré par un mur d’une longueur d’environ 75-80 mètres de chaque côté avec une porte double et des tours vers la Largue, ainsi qu'une porte vers la route romaine qui passait directement devant le mur nord, près de l'actuel Bike-park à Friesen.
En cas de conflit militaire, il y avait de la place pour 750 soldats !
L’ancienne route romaine à côté du virage entre Friesen et Largitzen (4) photo E. Zillich-Ertz
Double porte du fort romain (5)du côté ouest, l’inspiration de K. Gutmann d’après ses trouvailles de fondations
E t encore d’autres nouveaux arrivés : Les Alamans et les Francs
Viennent les attaques des tribus germaniques et des Huns. Le fort romain et les maisons autour du carrefour sont détruits plusieurs fois.
Mais que sont devenus ceux qui ont survécu dans les alentours ? La population gallo-romaine n’a pas complètement disparu de la région. Le dialecte roman qui existe toujours très proche de chez nous est un bon signe. Outre le nom germanique «Friesen», notre village porte aussi la doublette romane «Fre(s)chone» !
En 1303, le chevalier Cunrat von Friesen, son fils Petrus et sa femme Grede vendent ce « Werhus » à l’Ordre de Saint Jean de Mulhouse (plus tard l’Ordre de Malte). Cette maison forte entourée par deux fossés (celui de l’extérieur avec un diamètre d’à peu près 130 mètres) est devenue le « Freihof », la Commanderie de Friesen.(6) Ses habitants et leurs histoires pendant les 5 siècles d’existence sont décrits dans le livre de Maurice Gross et Daniel Rouschmeyer. Après la Révolution Française, on en perd les traces. Le cadastre napoléonien de 1831 ne montre plus aucune parcelle, plus aucun nom indiquant la présence d’une structure de l’Ordre de Malte.
Cette maison forte se trouvait au milieu entre la vieille route romaine et une nouvelle route, notre actuelle rue St. Michel («Michelweg»)(
9), qui se développait maintenant comme un nouvel axe vers Carspach et Altkirch.
D’après une analyse des terriers de la Commanderie et d’autres vieux documents du 14ième et 15ième siècles, on peut supposer l’existence de quatre maisons fortes avec des fossés (« Gesesse », on dirait des « petits châteaux »), qui sont des biens des familles nobles de Ferrette/Habsbourg (
10), d’Asuel (11)et des Frères de St. Jean de Bâle (12) et de Mulhouse/Soultz (la Commanderie de Friesen)(6).
De nouvelles études des terriers (sorte de cadastre) de la Commanderie de l’Ordre de Malte (6) ont récemment révélé que quelque part autour du Largitzerbach entre le fort romain « Larga » et Largitzen, un lieu-dit s’appelait «Walhein Strut». Actuellement, sans recherche encore plus approfondie, ce nom « Walheim » inspire cependant à penser à l’existence d’un village au Moyen-Age, créé pendant les premiers siècles après les Romains. «Wal-» peut avoir pour origine le mot allemand «Welschen» pour les romanophones, ou peut venir du mot latin «val», la vallée.  Dans tous les cas,  il semble que l’ancien  nom du  lieu est aussi  conservé dans le  nom du  lieu-dit  d’aujourd’hui, le «Wallisberg».(7)
Y avait-il un village disparu sur le ban de Friesen où, au moins au début, on y parlait encore une langue romane ?


Les nouveaux arrivés germaniques se retrouvent dans un endroit encore bien connecté avec le monde, mais la route romaine se dégrade et commence à disparaître. Très probablement, les habitants sur le futur ban de Friesen utilisent les précieuses pierres des bâtiments de Larga. K. Gutmann trouve seulement des fondations et dans quelques parties, même les pierres des fondations du fort ont été enlevées.
Mi Moyen-Age, à un moment dont nous n’avons aucune information concrète, une maison forte, probablement une motte castrale, est construite au fond de la vallée de la Largue(
8).
Nous pouvons laisser libre court à notre imagination pour l'utilisation faite des précieuses pierres calcaires du passé romain ! Quelques-unes d'entre-elles ont certainement «survécu» pendant des siècles et se retrouvent, par exemple, dans la petite chapelle du cimetière en bas du village de Largitzen ou se cachent dans les murs de nos vieilles maisons et dans nos jardins.

Si seulement elles pouvaient nous raconter un peu plus…
Emplacement connu ou supposé des sites mentionnés
Références :
6, 8 - « Vente du Werhus par Conratus et Petrus von Friesen aux Frères de St. Jean de Mulhouse » ; Archive Départemental du Haut Rhin ; 1303
12 - « Oberhof », Frères de St. Jean de Bâle ; Archive Départemental du Haut Rhin ; 1383
11 - « Hasenburg / Asuel bien baillé aux Frères de Saint Jean »; Archive Départemental du Haut Rhin ; 1426
6 - Terriers de la Commanderie de Friesen de 1510, 1557, 1662 ; Archive Départemental du Haut Rhin
1, 2, 3, 4, 5 - K. Gutmann ; « Larga » ; 1905 (p. 46-48, p. 7, p. 31-41, p. 51, p. 9-31)
5 - K. Gutmann ; « Roemische Villa im Kastell Larga » ; 1908
3 - R. Schweitzer ; « Le Goldigberg », Sanctuaire gallo-romain de Larga (Friesen) ; 1968
10 - Alsatia Munita ; Répertoire critique des sites fortifiés de l’ancienne Alsace ; Octobre 2000 (p. 5-6)
6 - M. Gross, D. Rouschmeyer ; « Friesen et l’Ordre de Malte » ; Société d’Histoire du Sundgau, 2005
2, 4, 6, 8 - Traces visibles d’anciennes structures sur : Carte 3D du Conseil Départemental Haut Rhin (infogeo68.fr) ; Géoportail (geoportail.gouv.fr) ; Google Maps
Elke Zillich-Ertz